dimanche 1 septembre 2013

Billet furtif

Je n'aimais ni les moules, ni les huîtres, cramponnées à leur rocher comme si elles n'avaient connu que lui, et ne voulaient pas en connaître d'autre. Je n'aimais ni l'eau qui stagne, ni le ploc-ploc régulier des robinets qui fuient. Poèmes sans attraits, déclarations sans surprises, lignes et pointillés d'une constance indolente, monde maniaque de l'immobile.

Il n'y avait que la fuite qui vaille. Courir partout, n'importe comment, les pieds pleurant, crachant sur l'ardoise, mais courir loin. Revenir sur ses pas, c'était rester. C'était ne jamais partir.

Et partir... C'était prévoir, prévenir. Choisir. Sauver ce qui pouvait l'être. Recommencer.

D'éternité, il n'en n'existe que dans la fuite, le reste est périssable ou nous use à la longue. Mais sans stigmates, sans les baisers tièdes que le temps nous donne, que reste-t-il pour nous promettre qu'on a vécu?


Une pierre qui roule à l'aveugle ne sait jamais si c'est par lâcheté, par amour ou par folie qu'elle bat un jour des cils. Elle s'étonne simplement que ce qu'elle voit ensuite suffise à la persuader de rester.   

samedi 11 mai 2013

Assise par terre



"But you only miss the sun when it starts to snow, only hate the road when you’re missing home."

C’est la rue et le trottoir, entre deux boîtes de pizza, l’alcool qui chante d’une voix grave sa joie d’avoir été bue, encore. Des mecs qui shootent dans les sacs poubelles, un punk à chien qui passe sans les voir, et toi sur le pavé qui compte les mégots, ribambelle de mikados tirés par un joueur très mauvais. Il pleut et le caniveau vomit ces visages noyés que tu pensais oubliés. Ce soir, l’eau peut être livide. Elle peut se boursoufler, couler sur tes bottes, incruster tes semelles de souvenirs liquides : tu ne sens rien et il ne fait pas froid. 

On n’est pas las à vingt ans. A vingt ans, on a le cœur bourré d’ivresses et on apprend à ne plus attendre l’aube. Peut être qu’on sait même, inconsciemment, combien hier c’est loin.

Mais il était 3h et il n’y avait plus d’étoiles, alors tu t’es quand même remise à attendre. Et tu as attendu, jusqu’à ce que le vent et ses mots ne soient plus si doux sur ta joue. Jusqu’à ce que toutes les lumières grésillent, jusqu’à ce qu’elle revienne, te prenne pas l’épaule, et te dise « on y va ». Alors tu l’as ramenée, comme si tu savais, comme si tu étais sûre, comme si tu marchais droit. Comme s’il ne flottait pas encore, là-bas, cette petite photo le long du trottoir. 
Photo de silencenoir2.blogspot.fr/

mercredi 5 décembre 2012

Oxymores socialistes


"C'est vers le financier gaspilleur, vers le bourgeois taquin et avare que va, de siècle en siècle, la richesse des champs, des vignes et des bois." regrettait Jean Jaurès en Juillet 1897,  évoquant l’urgence d’une union entre les différentes tendances du parti afin de faire du socialisme la réponse à ce phénomène inévitable dans toute société capitaliste : la lutte des classes. S’il revenait,  il ne manquerait pas de s’étonner de la manière dont se noue l’entente actuelle entre patronat et syndicats, alors que ceux-ci sont plongés dans des négociations censées aboutir à une nouvelle réforme de l’emploi. Des négociations qui se font autour du terme inquiétant de « flexi-sécurité ».

Comme il semble loin, ce combat, en ces temps bénis où le gouvernement socialiste pense avoir trouvé la réponse historique a des dizaines d’années d’opposition entre ceux qui détiennent les moyens de production, et ceux qui fournissent la force de travail indispensable à leur fonctionnement ! Finies les chamailleries, finies les longues disputes trop peu constructives : aujourd’hui, en pleine dynamique austéritaire, c’est avec la bienveillance la plus touchante et la plus désintéressée que le gouvernement prétend faire marcher main dans la main patronat et syndicats, vers une « stratégie gagnant-gagnant » destinée à « sécuriser » l’emploi.

Après ces dix-huit mois pendant lesquels le chômage a explosé, on ne pouvait en effet que tomber d’accord sur ce point : il était urgent de réinventer, de réorganiser le monde du travail. Et naïfs que nous sommes, nous nous prenions à rêver d’un CDI qui redeviendrait la norme, de la conversion des emplois précaires en emplois stables et sécurisés, de nouveaux droits pour les salariés et les comités d’entreprises, d’une allocation de recherche du premier emploi qui permettrait une insertion plus sûre…
Mais nous ne savions pas alors que nous avions affaire à un socialisme qui innove, et pour qui toutes ses revendications semblant aujourd’hui si urgentes ne sont que peu de choses face à cet élan neuf qui l’anime ! Bien décidé à redynamiser le marché du travail, le gouvernement s’est donc jeté, entre autres, dans une réactualisation hasardeuse des emplois-jeunes Jospin, donnant vie aux « emplois d’avenir », contrats destinés à des jeunes peu ou pas du tout qualifiés ayant entre 16 et 25 ans.  

C’est avec surprise que nous avons découvert ces emplois hybrides, qui étaient, selon les mots enthousiastes de Michel Sapin, le Ministre du Travail, l’occasion pour plus de 400000 jeunes désespérés de trouver de « vrais boulots en contrat à durée indéterminée pendant une durée suffisante entre 1 et 3 ans ». Si on peut être tenté de mettre cette étrange description sur le compte d’un lapsus des plus innocents, il serait hélas peu avisé d’entretenir l’illusion quant à la nature réelle du projet gouvernemental: ce qu’ils appellent des CDD éventuellement renouvelables au bout d’un an, ne sont autres que des « emplois précaires de longue durée ».

S’il n’y avait que  cette nouvelle forme de contrats pour venir marginaliser encore un peu plus un CDI censé être la règle mais devenant peu à peu l’exception (80% des embauches se faisant déjà actuellement en CDD), on pourrait peut-être parler de mesure maladroite. Mais force est de constater qu’elle vient s’ajouter à de nombreuses autres initiatives du parti socialiste qui semble vouloir, lui aussi, apporter son coup de maillet à l’entreprise de démolition du CDI déjà bien entamée par l’alliance UMP-MEDEF il y a peu.

C’est en effet porté par cet espoir suspect de mettre en place une stratégie « gagnant-gagnant », comme on l’a dit, que le gouvernement encourage plus que vivement les négociations autour de la sécurisation de l’emploi, laissant le patronat théoriser le concept de « peur d’embaucher », au nom duquel il faudrait instaurer plus de flexibilité. Ainsi, selon les textes soumis par le MEDEF au sein de la discussion actuelle sur la réforme du marché du travail, il serait nécessaire de : « dédramatiser le licenciement » (en facilitant les procédures que sous-entend ce dernier au sein de l’entreprise, et en plafonnant les indemnités de licenciement), rallonger les périodes d’essai,  généraliser les contrats de projets,  et les contrats à durée indéterminée intermittents (histoire de mettre ce bon vieux CDI derrière nous une fois pour toute !), d’encourager le chantage à l’emploi à travers la multiplication des accords dits de « compétitivité emploi »…

Bref, la messe est dite, et il est inutile de continuer la liste. Aujourd’hui, le socialisme a mis un drôle de masque : celui d’un gouvernement qui, sous prétexte de chercher le compromis, permet au MEDEF de grignoter encore un peu plus les acquis des salariés, et regarde le patronat mettre au cœur du débat une série de mesures régressives, tout en demandant aux syndicats de signer un accord qui promet destruction du CDI et précarisation grandissante de l’emploi. Pensée toute entière autour de l’idée erronée selon laquelle les angoisses et les exigences légitimes de travailleurs, qui ont de plus en plus de mal à trouver  une certaine sécurité dans le monde du travail, sont un « frein à l’embauche » qu’il est impératif d’ignorer pour « relancer l’économie », la discussion en cours depuis Octobre n’a aucune chance d’aboutir à quoique ce soit qui ressemble de près ou de loin à une avancée sociale. Ou à un quelconque changement. 





dimanche 28 octobre 2012

Il était fou et les autres aussi.


( En 2009, on nous emmenait en Pologne pour un projet de classe sur la Shoah. Au retour, nous devions réaliser un exposé-photos ou un poème à envoyer aux associations qui avaient financé notre séjour.
Je n'ai réussi à faire ni l'un ni l'autre. Mais j'ai écrit ça, simplement parce que c'est comme ça que je l'ai vécu, sur le moment. Et parce qu'au retour, mes rêves empestaient et faisaient ce drôle de bruit.)


J’avais neuf ans quand j’ai entendu le mot « Shoah » pour la première fois. Jusque-là, je savais qu’il y avait eu des guerres mondiales, et des cadavres. Je m’étais dit que c’était triste, horrible, j’en voulais aux bombardements, au hasard et à la mort qui ne choisissait pas ses victimes. 
Je ne savais pas encore qu’on avait choisi pour elle.

Il avait une coiffure ridicule, des sourcils froncés, et il était petit. Il avait écrit un livre, « Mein Kampf », pendant qu’il était en prison et l’avait signé « Adolf Hitler ». Sur les photos, je lui prêtais un air mélancolique et je lui demandais « Mais qu’est ce qui t’as rendu comme ça ? ». J’étais petite et déjà je compatissais, accordant un pardon sur lequel je n’avais aucun droit, maudissant la société et les hommes qui avaient laissé le petit Adolf prendre le mauvais chemin, l’avaient meurtri, puis l’avaient regardé s’égarer sans jamais lui dire que ce qu’il faisait était mal, qu’il valait mieux que ça. Surement.
Les lois de Nuremberg, les discriminations, les camps de concentration et d’extermination, l’étoile jaune, les chambres à gaz. Autant d’horreurs découvertes au détour d’un livre d’histoire, autant de coups portés à mes théories et à ma grande certitude « personne n’est foncièrement méchant ». J’ai pleuré sans comprendre : comment une si grande haine pouvait-elle loger dans un si petit homme ?
Que lui avaient fait les milliers d’inconnus qu’il excluait et jugeait sans connaître ? A quoi pensait-il le soir, la tête sur l’oreiller, quand tant dormaient dans des caves ou des baraques insalubres par sa faute ? 
Etait-il fier ?
J’ai appris les mots « frustrations personnelles », « avidité », « soif de pouvoir », « espace vital » en même temps que j’ai réalisé qu’il n’avait pas été le seul. Ils ont été nombreux a rallié sa cause au fil de ses discours d’illuminé, le poussant, l’encourageant, l’appuyant, le secondant, lui obéissant. Nombreux à haïr des hommes et des femmes qui partageaient leur Histoire. Des hommes et des femmes à la place desquels ils auraient pu être s’ils avaient eu moins de… chance ?

La chance. C’est à ce pauvre espoir qu’ont du se raccrocher les victimes de ces fous. La chance de ne pas être celui que le kapo fusille ce matin. La chance d’avoir trouvé un bout de pain pour ajouter de la consistance à l’eau qu’ils appellent « soupe ». La chance d’avoir un voisin qui connaît un homme prêt à faire passer les enfants en zone libre. La chance qui fait couler des larmes sur les joues des rescapés parce qu’ils ont vu. Six millions de malchanceux assassinés de la main du nazisme.
Chaque pas dans les allées de Birkenau est un souvenir, une question de plus que je piétine. Les miradors hilares se moquent : « naïve ! ». Ils me font peur, les rails et les briques rouges des chambres à gaz aussi. Je pensais être prête, après avoir tellement lu, vu sur le sujet. « Naïve ! ». Comment peut-on être prête pour ça ? J’étais venue pour comprendre, et je réalise qu’on ne comprend pas la Shoah. On l’explique, mais on ne la comprend pas.
Il a neigé et ça glisse. Une patinoire qui nous aurait tous fait rire, ailleurs, loin. Là, le blanc du camp promet un vide qui n’est qu’illusion. Chaque baraque me semble bruyante, l’air grouille, et je crois avoir vu remuer quelque chose sous la surface gelée de ce lac que la guide dit plein de cendres. Les fantômes n’existent pas, mais les ombres du camp ne sont pas toutes parties.

A Auschwitz III, elles ont des visages, et des yeux innombrables qui regardent depuis les murs d’une de ces maisons où dormaient les officiers nazis. Vieillards, enfants, bébés, hommes, femmes… Ils sont dignes devant l’objectif, mais ils doutent, cela se lit dans les moues lasses, les regards défiants, les rares sourires. Plus tard, devant les milliers de boîtes de Zyklon B entassées derrière les vitrines, on ne peut que se dire qu’ils avaient raison de douter, même s’ils n’osaient croire en l’inimaginable. Ils ne pouvaient pas deviner que ça serait pire.
Après les montagnes de cheveux, de lunettes, de valises et de prothèses, je n’ai plus rien vu.
Combien de fillettes avaient pleuré leurs couettes, combien de jambes avaient pris appui sur ces bouts de bois, combien de gens s’étaient dit qu’ils partaient seulement pour un petit moment, allaient revenir… J’étais sonnée, en rage qu’ « on » ait fait ça, qu’ «on » ait laissé faire ça, je me harcelais à coups de « est-ce que j’aurais résisté? », je marchais, et je me répétais qu’il ne fallait jamais, jamais plus croire en l’Homme parce qu’il était le seul animal capable de se transformer en monstre.

De retour dehors, l’inscription « ARBEIT MACHT FREI » me nargue. Je la hais, je hais le sadisme organisé qui suinte de tout ce qui m’entoure, je veux partir. Les oiseaux chantent et je fais un bond. Pendant quelques heures, j’avais oublié qu’ils existaient. Il faut leur dire, leur dire qu’on ne chante pas à Auschwitz.
Mais je n’ai pas le cœur de faire ça, ils m’ont ramené le présent. Un présent traumatisé par la machinerie nazie. Un présent marqué de centaines de vœux, de milliers de combats, de millions de voix. Un présent qui reconstruit, panse et toujours, se bat contre l’oubli, contre l’instrumentalisation de ces mémoires, de ces yeux qui n’ont pas fui devant l’objectif. Surtout, un présent qui sait : l’Homme est le seul espoir de l’Homme. 
Il faut leur dire.


mardi 16 octobre 2012

M. T


En seconde, il était assis à côté de moi en anglais. Il travaillait beaucoup, sans doute trop, et regardait les annotations rouges sur mes copies avec un dédain tranquille. Les siennes étaient vertes, toutes vertes et pourtant si propres. Je me demandais s’il les encadrait.
Nous n’étions d’accord sur rien. Il me racontait la messe, je lui parlais d’opium. Il me disait son amour de la « patrie », je lui disais l’amour des gens. Il pensait que beaucoup ne le méritaient pas. Il parlait de « ceux qui en profitent ».
Je boudais ses certitudes, sans arriver à le détester. Il avait encore ce rire franc, ces pommettes d’enfant qu’on embrasse, et dont on loue l’élasticité. On lui faisait confiance pour ses yeux qui n’auraient jamais laissé tomber personne.

Il m’avait parlé des deux rêves qui lui tenaient le plus à cœur. L’uniforme et la musique. Il savait que je n’en partageais qu’un seul. Je priais, comme jamais, pour qu’il soit pris au conservatoire, pour qu’il oublie le reste. S’il voulait tellement être soumis à une quelconque forme d’autorité, je préférais qu’il se fasse recadrer par son prof de solfège ou de clarinette.
Et puis je pensais que « le milieu de la musique » le changerait. Parce qu’il devait changer bien sûr. Il ne pouvait pas rester si loin du monde, perché sur de fausses valeurs, à louer un maréchal qu’il admirait pour son service exemplaire dans l’armée, quand d’autres le condamnaient pour crime contre l’humanité.

Mais la photo  date d’hier. Le crâne presqu’entièrement rasé, il sert un képi sur son cœur, genou à terre. Les yeux fixes et le front sérieux, il lève haut son sabre, dans un hommage qu’il ne prend pas à la légère.
Sa famille, ses amis commentent la photo et le félicitent. On loue sa prestance, son allure, et on lui promet une carrière aux nombreux galons. Modeste, il répond tout de même sa fierté. Il essaiera.
Il n’a jamais changé d’histoire d’amour. Il a travaillé, toujours aussi dur, pour en arriver là, parmi ceux qui arborent les mêmes couleurs que lui, et le même froncement de sourcils. Il remplira son rôle, il sera toujours cet officier modèle, qui obéit bien sagement. Il n’est pas du genre à contredire un ordre, c’est une question de respect. Et si un jour il sent qu’il devrait, il ne le fera pas, parce que ce n’est pas ce qu’il doit.

Mes mots n’ont pas vraiment de sens ce soir. J’ignore au juste, qui il est exactement, aujourd’hui. Je sais simplement ce qu’il ne sera pas. Je sais qu’il n’a jamais changé, et qu’il a gardé les mêmes idoles. Je sais que nous n’aurions plus rien à nous dire. Que nous n’avons peut-être jamais rien eu à nous dire.
Mais toujours, je regretterai ses pommettes.

samedi 8 septembre 2012

Contribution au journal "Le peuple citoyen" du PG de la Vienne, Septembre




Vivriez-vous de la même façon si vous vous saviez « ombres » ? Si vous vous saviez destinés à n’être qu’un bras droit détaché du corps ? Si tout d’un coup on décidait de nier votre place dans l’Histoire ?

Ces questions, les tunisiennes se les sont posées sans cesse depuis le 1er Août. Ce jour-là l’Assemblée Nationale Constituante -élue par le peuple qui souhaitait la voir, en un an, poser les bases d’une Constitution prenant en compte les revendications soulevées par le printemps arabe- a adopté un texte qui comporte un projet d’article alarmant : « L’Etat assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, sous le principe de complémentarité avec l’homme au sein de la famille et en tant qu’associée de l’homme dans le développement de sa patrie ».

« Complémentarité », « associée ». Deux mots qui forcent l’été à faire écho au printemps, poussent dans la rue des milliers de femmes, et inquiètent les organisations des droits de l’homme : 56 ans après la promulgation du Code de Statut Personnel en Tunisie, qui fixe l’égalité des sexes dans de nombreux domaines et reste jusqu’ici sans équivalent dans le monde arabe,  on remet en cause le rôle citoyen de la femme?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, et les allées de Tunis ne criaient pas sans raisons le 13 Août et la semaine dernière. Que le parti islamiste en place, Ennahdha, choisisse d’employer le terme anthropologique de « complémentarité », plutôt que celui, politique, d’ «égalité », souligne sa volonté de ramener la femme à son genre, de la poser comme pion d’une logique patriarcale, et de nier son action autonome au sein de la société. Ce mot, dont le sens est encore plus fort en réalité puisque ce qu’on a traduit en français par « complémentarité » équivaut à « annexé à » en arabe, n’est pas une simple erreur de vocabulaire, et la réaction qui l’a suivi n’est pas, comme on l’a prétendu, le résultat de « confusion », de « provocation », et d’ « exagération ». Ce mot représente la femme tunisienne telle qu’on souhaiterait la voir au 21ème siècle : entièrement dépendante de son père, de son frère, de son mari.

Que dire alors, des visages qui brandissent les pancartes « Jebali (chef du Parti « Ennahdha »), dehors ! » ? Ce sont ceux de femmes qui ont compris qu’on remettait ici en question une liberté qu’il leur avait été si difficile d’obtenir. Ceux de femmes à qui on ne pourra pas enlever le droit de penser et d’agir par elles-mêmes. Et ce sont ceux, souvent, qui étaient en première ligne en Décembre 2010 et pendant le mouvement révolutionnaire qui a touché le monde arabe.

Et leur colère ne saurait rester sans suite : elle est aujourd’hui l’un des piliers fondateurs de l’élan républicain qui éclot en Tunisie, où l’on se lasse d’un gouvernement provisoire qui semble vouloir prolonger son mandat, qui va à contre-courant des acquis modernes, et multiplie les attaques à l’encontre de la liberté de la presse et de l’indépendance des juges. A nous de comprendre et de soutenir leur lutte, de les aider à montrer qu’on n’étouffe pas une révolution par une cécité de façade. Aidons les à montrer, surtout, que les voix du peuple, les seules qui soient légitimes, jamais ne s’éraillent.


mercredi 15 août 2012

Esquisse


Tu l’as crue fragile. Elle t’a dit « vous êtes en retard », et tu l’as crue. Comme si, floue, elle n’avait qu’à passer devant toi pour que tu la suives, comme si c’était tes pas, et les siens, dans les mêmes ombres depuis le début. Tu ne savais pas, toi, que tu l’étais tellement plus qu’elle. Fragile.

Elle tremble et sa fébrilité te gagne. Silencieuse, elle habille la nuit d’une robe du même noir, sans fond. Elle n’a pas un regard pour ta course, pas un regard pour le vent qu’elle double, elle se fait onde et s’enroule autour des branches qui s’écartent pour la laisser passer. Quand les portes de château claquent derrière vous, tu ne réagis pas. Elle s’est retournée.
Si tu pouvais encore parler, tu hurlerais. Mais tout, dans la pièce, est aphone. Le parquet que tu foules grimace sans grincer, les murs, complices, te narguent sans rien dire. Elle-même se tait, et peut-être ne t’a-t-elle jamais invitée à la suivre. Tu ne te l’expliques pas, mais elle n’a pas de bouche. Pas de nez. Son front lisse, translucide, pose sur toi le regard  de l’abîme : sa tête est une bille. Une bille de verre.

Là où il y en avait une, il n’y a plus de porte. Tu ne peux que te lancer à la poursuite de son rire, seul écho ricochant dans un silence qui prend toute la place. Le vieil escalier, que vos pas feutrés meurtrissent, colle à tes bottes, comme s’il finissait de digérer la moquette délavée. Quand tu t’arraches à cette succion écœurante, c’est un couloir qui te crache ses quelques dizaines de porte au visage. Et toujours, devant toi, elle danse plus qu’elle ne court, sans un écart incertain, sans qu’un seul de ses gestes ne vienne rompre le sens de sa fuite. Tu ne sais pas encore si tu peux te fier à la minutie de chacun de ses souffles.